lundi 24 février 2020

A contretemps, épisode 72




Dans un appartement transformé en cabinet, une retraitée et un homme d’affaires feuilletaient distraitement des magazines people périmés. Le trentenaire avait émis le souhait de patienter dans le couloir. Cependant, il avait dû se soumettre à l’injonction de la réceptionniste, une femme forte qui avait sûrement été gardienne de prison avant.
En pénétrant dans la salle d’attente, il avait adressé un joyeux « bonjour » à la vieille dame, qui lui avait jeté un regard noir, sans desserrer les lèvres.
De sa chaise, il entendait les recommandations du médecin à son patient édenté.
L’histoire d’amour entre la porte et son embrasure avait pris fin il y a fort longtemps. La lumière et les mots profitaient de cette rupture pour passer sans modération.
Les lames du plancher grincèrent. Deux hommes se séparaient dans le couloir. L’un se dirigea vers la sortie, tandis que l’autre, en blouse blanche, se vit accaparé par l’homme d’affaires.

- Bonjour, Docteur Kohl.
- Mais qui êtes-vous ?
- Je me présente, je m’appelle Lucien Durand. Merci de m’accorder quelques minutes.
- Non, non, je ne vous accorde rien du tout !
- Vous ne les regretterez pas, je vous le certifie.
- J’ai encore beaucoup de travail. Je n’ai pas de temps à perdre…
- J’ai un produit révolutionnaire à vous proposer. Les laboratoires Dentel ont récemment mis au point un adhésif dentaire, qui permettra à vos clients de mordre la vie à pleines dents.
- Et moi, c’est à la porte que je vais vous coller ! Au revoir Monsieur. Ou plutôt adieu ! Ne revenez pas, je vous en supplie.
Après cette intervention manquée, le commercial se retrouva dans le couloir du bâtiment. Il consulta sa montre.
- Pff, encore vingt minutes à perdre avant mon rendez-vous.

Il descendit nonchalamment les escaliers qui le menèrent au parking. Près de sa voiture, il resta un moment les yeux perdus dans le vague. Il déposa finalement ses attributs de professionnel dans le coffre et enfila un blouson moins classe. Lucien ressentait une grande lassitude. Sans conviction, il prit la route en direction de sa séance chez le psychologue.
Quand ce dernier vint l’appeler dans la salle d’attente, le patient se faufila sans rien dire vers son canapé.
Le praticien rejoignit son fauteuil.
- Monsieur Durand, bonjour ! Comment allez-vous aujourd’hui ?
- Bonjour, bougonna l’homme, tête baissée.
Le thérapeute remarqua que le visage était marqué par la détresse ou l’épuisement. Il réitéra sa question.
- Comment allez-vous ?
Le patient, visiblement déstabilisé, grogna :
- Cette fois, vous ne me demandez pas ce que j’ai retenu de la séance précédente ?
- Souhaiteriez-vous que nous fixions ce petit rituel, pour vous permettre de prendre vos marques en début d’entretien ?
- C’est comme vous voulez, rétorqua-t-il en s’agitant.
- Si cela vous facilite la mise en route, je pense que cela peut être une bonne idée.
- …
- Alors qu’avez-vous retenu de notre dernière entrevue ?
- Que je me focalise trop sur les autres, que je ne garde pas la bonne distance avec mes petites amies et que cette proximité m’empêche de m’engager. Le fait que je donne trop tout de suite empêche la liaison de durer, lâcha-t-il d’une traite.
- Très bien, je vois que vous avez préparé ce petit résumé avec soin.
Lucien sembla soulagé, comme un enfant devant la classe, après avoir récité sa poésie sans se tromper.
 Le thérapeute enchaîna :
- A quoi ressemble la personne avec qui vous aimeriez parcourir le prochain bout de chemin ?
- Je l’imagine drôle, dynamique, sûre d’elle, intelligente…
- Vous l’imaginez ? Très bien. Mais ne m’aviez-vous pas dit que vous étiez actuellement en couple ?
- Je vous avais dit que c’était compliqué ! accusa brutalement Monsieur Durand.
- Comment est-elle ?
- Hum, je dirais immature, lunatique et grognon.
- Oh. Et c’est avec ces attributs qu’elle a réussi à vous séduire ?
- Non. Au début, elle était charmante, douce et câline.
- Que s’est-il passé ?
- Je n’en sais rien.
- Réfléchissez un peu. Prenez votre temps, insista le psychologue.
Le silence s’installa dans le cabinet. Les mains du patient se frottaient nerveusement, son regard perdu dans le lointain… Le temps passa, mais la réponse ne vint pas.

Le thérapeute lança une bouée pour le ramener sur la berge :
- Et vous, comment vous comportez-vous dans cette relation ?
- Je ne comprends pas la question, répondit rapidement Monsieur Durand.
- Si votre amie était là, quels adjectifs utiliserait-elle pour vous définir ?
- …
- Prévenant et intentionné ?
Il secoua la tête. Le psy poursuivit :
- Alors drôle, dynamique et intelligent ?
- Non plus, rougit le patient.
- Charmant, doux et câlin ? essaya encore le thérapeute.
Monsieur Durand se tût et se tassa dans son siège.
- Comment vous définiriez-vous dans cette histoire ? insista encore le médecin.
- Absent, lâcha-t-il enfin.
- C’est-à-dire ?
- Totalement désinvesti. Je n’ai pas envie qu’elle dure. Je ne donne plus rien.
- Pouvez-vous me tracer un peu les grandes lignes de votre relation ? Dans quel ordre cela s’est-il passé ? A quel moment a-t-elle changé et à quel moment avez-vous changé ?
- Elle était formidable, alors j’ai eu peur que cela dure et j’ai pris mes distances. Mais elle s’est accrochée. Je me suis senti envahi. J’étouffais. Elle a commencé à me faire des scènes de ménage, à bouder, à être froide et dure. J’ai rompu il y a quelques jours, mais elle me harcèle.
- Ce qui justifie vos traits tirés.
Lucien acquiesça.
- Et comment expliquez-vous la décadence de votre histoire ?
- C’est un problème d’espace, de distance.