vendredi 24 mai 2019

Lettre du 18 novembre 1861


Marie-Antoinette,

Dans votre dernière missive, vous avez eu l’outrecuidance de supputer que Monsieur Grandet serait mon géniteur. Prenez garde à vos propos, car à aucun instant je ne vous autorise à mettre en doute l’honneur de ma mère.

Monsieur Félix Grandet était à Ancône de 1832 à 1839 en riposte à l’occupation de Bologne.


Là-bas, il a dû faire preuve de courage pour imposer l’ordre dans un pays en guerre pour son indépendance. Cela devrait suffire à écarter tout soupçon d’un lien filial entre lui et moi !

A force de percevoir les hommes comme des lapins qui chassent les demoiselles, vous en oubliez les bases de la courtoisie : vous avez omis de m’adresser vos vœux. Votre calendrier aurait dû attirer votre attention sur le fait qu’hier, nous fêtions la Sainte Elisabeth !

L’amitié qui nous lie m’empêchera de vous en tenir rigueur et je vous porterai dans mes prières afin que notre Seigneur en fasse autant.

Elisabeth.

lundi 20 mai 2019

A contretemps : épisode 47

Endormie devant la fenêtre, la tête sur la table, elle rêvait. Un passant, après avoir jeté un coup d’œil inquiet autour de lui, pénétra discrètement dans l’échoppe du chirurgien du passé. Il portait une sacoche. Un large chapeau couvrait sa tête et son corps était dissimulé dans un manteau noir, malgré l’arrivée du printemps. La porte se referma derrière lui.

Quelques instants plus tard, le docteur apparut dans la vitrine. Une charlotte et un masque médical protégeaient son visage, alors qu’il choisissait différents instruments exposés dans sa devanture : une pince, une cisaille dentelée, une fraise à bois, une fiole suspecte, un nœud coulant, un maillet et une hachette. Le torse du médecin se recula, le rideau se referma dans un doux balancement.

Plus rien ne bougeait. Tout semblait mort dans cette étrange boutique.

La porte finit par s’ouvrir et laissa sortir les deux acteurs de cette scène. L’homme en blanc serra la main gantée de son visiteur, qui s’éloigna, le dos tordu par son fardeau, la sacoche noire.

Jessica se réveilla en sursaut. Ouf, ce n’était qu’un rêve ! Elle jeta un coup d’œil dans la rue. La vitrine blanche était bien là.
Elle sourit en repensant à son ridicule cauchemar.

La porte du commerce s’ouvrit. Deux hommes en sortirent. L’un d’eux portait une sacoche noire. La jeune femme ne les quittait pas des yeux. Ils échangèrent une cordiale poignée de mains, avant que le boutiquier retourne à l’intérieur. L’autre resta immobile sur le trottoir. Il leva les yeux en direction de la fenêtre de Jessica. Celle-ci se baissa rapidement pour pas qu’il ne la voit. Quand elle se redressa prudemment, il avait disparu.

Encore frémissante, elle décida de s’allonger pour se remettre de ses émotions. Elle mania les roues de son véhicule de fortune. Une fois arrivée à destination, elle découvrit avec plaisir ses béquilles posées à portée de main. Elle pourrait ainsi se transférer au lit toute seule.  

Quant à l’homme qui l’avait effrayée, il avait regagné sa voiture de fonction, parquée un peu plus loin. Une limousine noire avec le logo des laboratoires Dentel pour qui il travaillait depuis deux ans déjà. Le représentant de commerce était très satisfait de la vente qu’il venait de conclure avec le médecin-dentiste Salvatore Delpietro, mais son plaisir était gâché par le rendez-vous qui l’attendait maintenant…

Lucien Durand rangea sa sacoche dans le coffre, enleva son élégant veston qu’il suspendit au cintre derrière le siège passager. Il attrapa sa veste civile sur la banquette arrière, l’enfila et verrouilla le véhicule d’une pression sur la clé électronique. Il partit à pied. Il devait parcourir un bon kilomètre, mais il préférait marcher pour s’aérer la tête. Il espérait aborder au mieux ce rendez-vous qu’il repoussait depuis longtemps.

jeudi 16 mai 2019

Lettre du 11 novembre 1861


Chère Elisabeth,

Honoré de Balzac est décédé il y a qu’une dizaine d’années et vous avez déjà un bienfaiteur qui se nomme comme l’un de ses personnages ? Il n’est pas aisé de deviner si la réalité a inspiré l’écrivain ou si ce sont les parents qui ont puisé ce prénom dans les romans-feuilletons publiés dans un journal, à l’instar du Siècle ou du Constitutionnel (avant qu’il ne soit racheté par Jules Mirès, cela s’entend).

Pour savoir à quoi s’en tenir, il me faudrait connaître l’âge de ce Felix Grandet. Le même que votre mère, je suppose…


En parcourant vos lignes, certains termes ont éveillé ma curiosité. Vous parlez d’un « tuteur bienveillant, presque paternel » et d’un « ami de longue date » de votre mère.

Je ne souhaite certainement pas entacher sa réputation, mais êtes-vous absolument convaincue que votre mère se soit présentée blanche comme une colombe devant le prêtre ? L’Immaculée Conception est une doctrine bien trop récente de l’église pour qu’elle s’applique à une autre que Marie, alors permettez-moi, ma très chère amie, de vous poser une question : avez-vous calculé à quelle période vos parents ont copulé afin de vous procréer ?

Je soupçonne que vous soyez le fruit d’une petite frivolité avec Felix, comme celles que je m’offre parfois avec d’autres.

Avant que la nuit ne tombe et m’oblige à clore mes écritures, je ne peux que vous conseiller de ne pas trop imaginer votre enfant. Dans votre dernière lettre, vous l’avez appelé « mon fils », mais gardez à l’esprit que vous portez peut-être des jumeaux ou même une fille !

Je joins à ma missive quelques fleurs de lavande, symbole de la tendresse que je vous porte. (Depuis l’été dernier, j’en avais délaissé un bouquet qui séchait dans la Réserve.)

Recevez, je vous prie, mes cordiales pensées.

Votre Marie-Antoinette.

lundi 13 mai 2019

A contretemps : épisode 46


Avec dextérité, elle se retourna sur le palier supérieur. La vue plongeante sur les marches qu’elle venait de gravir lui donna le vertige. Elle s’accrocha à la rambarde. La physiothérapeute la soutint par le bras. Le brouillard se dissipa rapidement devant les yeux de Jessica. Elle se dégagea doucement de l’emprise de sa coach et déclara d’une voix fatiguée :
- Je crois qu’il est temps de rebrousser chemin.
Janice descendit de deux marches et lui fit face pour lui expliquer :
- Pour descendre, c’est le contraire : les béquilles les premières en bas. Votre pied blessé les accompagnera quand vous aurez le droit de le poser.

En s’accrochant à la barrière, Jessica exécuta les consignes de la professionnelle et arriva en bas sans encombre.
- Bravo ! Vous avez une volonté de fer. Vous franchirez tous les obstacles, je n’ai aucune inquiétude pour vous.
- Il faudrait surtout que je me souvienne de quelle position s’appliquer pour monter ou pour descendre.
- C’est assez simple, la rassura Janice. On monte au paradis, avec le pied qui va bien, et on descend en enfer, avec celui qui fait mal. Et les béquilles accompagnent toujours le pied handicapé.

Jessica était ravie, mais se sentait épuisée. Elle demanda une chaise roulante à sa thérapeute, qui approuva :
- Je vous félicite de reconnaître vos limites et de ne pas essayer d’en faire trop.

Après l’avoir ramenée dans sa chambre, la professionnelle pensait aider sa patiente à se recoucher, mais Jessica refusa :
- Je vais m’installer à la table près de la fenêtre. Ce sera plus agréable que de manger à moitié couchée dans un lit.
- Vous avez parfaitement raison. Je vous amène votre repas dans quelques instants.

Toujours sur sa chaise roulante, la jeune femme se rapprocha de la table et s’y accouda pour mieux voir le paysage.

L’hôpital se dressait au milieu d’autres bâtiments de moins importance. De sa fenêtre, Jessica avait une vue plongeante sur les balcons du premier étage de la maison voisine. Les stores étaient baissés. Son attention fut alors attirée par les devantures des commerces du rez-de-chaussée. Sur la droite, un charcutier exposait une tête de cochon pour allécher les clients, alors que sur la gauche, la vitrine semblait annoncer la présence d’un chirurgien du XIXe siècles derrière ses rideaux inclinables.

La physiothérapeute entra dans sa chambre, chargée d’un plateau qui rappela sa faim à la jeune femme assise.
- Bon appétit, souhaita la dynamique Janice avant de quitter les lieux.
Jessica souleva la cloche et découvrit un filet de cabillaud, avec une julienne de légumes et du riz sauvage encore fumant. Un bol contenait une soupe de tomate avec une feuille de basilic flottant à sa surface. Elle plongea ses couverts dans ces mets et mangea tout ce qui se trouvait sur son plateau, y compris un flan au caramel. Quand une dame vint débarrasser son repas, Jessica dormait profondément, la tête reposant sur la table, entre ses bras.